Libération! Dans le kaléidoscope du souvenir collectif, comme dans les archives et les photothèques, les images sont toujours les mêmes, interchangeables entre nos villes et nos villages: des drapeaux au vent de la liberté, des foules enthousiastes prenant d’assaut pour un tumultueux welcome les véhicules des libérateurs, des visages épanouis, des rondes échevelées autour d’autodafés de mauvais souvenirs... C’est cette atmosphère de septembre 1944, où les rires côtoient souvent les larmes, où l’exubérance fait oublier des drames réels et où l’imprudence est de règle, que nous avons essayé de rendre à propos de la libération de Bruxelles, tout comme il était indispensable d’évoquer en détail le sauvetage d’Anvers et de son port, une des plus grandes victoires du front occidental, par les efforts combinés, et souvent improvisés, des blindés britanniques, battant des records de vitesse, et de la résistance locale payant d’audace.
Mais, paradoxalement, alors que les causes et les raisons d’une défaite font toujours l’objet de débats et de controverses passionnés, la victoire ensevelit les doutes et rabote les aspérités dans une unanimité de commande. A cinquante ans de distance, il était bon de dire, sereinement, que tout n’avait pas été parfait dans la conception ni dans l’exécution. Si à Anvers, la confiance accordée par le colonel Silvertop à Robert Vekemans, cet homme seul sur la route, permet le miracle des ponts de Boom et le sauvetage de la plus grande partie des docks, le miracle, faute de cartes, d’ordres et de compréhension des informations données par les résistants, ne se répétera pas à Merksem et dans l’estuaire de l’Escaut, retardant de longues semaines l’utilisation du port. A Mons, la capture de 30.000 Allemands pris au piège dans la «poche» se contrebalance par un nombre égal d’ennemis réussissant à s’en échapper, ce qui aurait pu être évité si le verrouillage avait été plus complet et si l’on avait tiré meilleur parti du terrain. Une fois la «poche» créée, il faudra bien la vider, ce qui provoquera trois jours d’arrêt de la poursuite et la non-destruction des forces ennemies avant qu’elles n’atteignent l’abri de la Ligne Siegfried.
La Libération, ce n’est pas seulement l’avance foudroyante et d’une rapidité inespérée des armées alliées
sur le territoire belge, c’est aussi le résultat des efforts patients de tous ceux qui se sont organisés dans l’ombre pour la hâter, de la masse énorme d’informations sur l’ennemi et ses dispositifs recueillies pendant quatre ans par les réseaux et services de renseignements. Au moment où les Alliés passent la frontière, entreront en lice les mesures d’antidestruction, le déminage des routes et des ponts et l’action de guérilla et de harcèlement désorganisant la retraite ennemie tout en fournissant aux unités blindées handicapées par leur manque d’infanterie légère les éléments d’appoint nécessaires à leur progression et à leur sûreté. Ces opérations peuvent être menées avec succès, comme celles des maquis de la région de Gedinne-Graide agissant en liaison avec les détachements SAS, premiers militaires belges rentrés en uniforme sur le sol national. Mais elles laissent parfois un goût d’amertume et le regret de morts inutiles, comme la tragédie du refuge Cheval de Forêt-Trooz. Attendant en vain les parachutages promis, ces hommes, concentrés trop nombreux dans un endroit trop repérable, se feront décimer par une combinaison de fatalités et d’imprudences, laissant à la postérité un des drames les plus sanglants de la Libération avec celui du carrefour de Fontainebleau sur lequel, cinquante ans après les faits, continuent de courir des légendes. A Forêt comme à Liège, la réalité est suffisamment horrible pour qu’il soit inutile d’y ajouter les fruits de l’imagination.