La Belgique n’entra pas dans la paix comme au paradis perdu. Et pourtant, rétrospectivement, notre pays connut dans l’Europe à peine libérée un statut exceptionnel: on pouvait y travailler, manger, consommer au-delà de tout ce qui était possible ailleurs.
Le redémarrage immédiat de nos usines pour un front qui se prolongea jusqu’en mai 1945, l’approvisionnement des armées alliées présentes massivement, la réouverture rapide du port d’Anvers intact: tout concourut à ce redéploiement, et jusqu’à cette mesure tellement impopulaire mais salutaire des «arrêtés Gutt», le gel de la circulation monétaire qui jugula l’inflation menaçant au lendemain de tout conflit.
Mais quelques démons bien belges se chargèrent de perturber une atmosphère qui aurait dû se vivre comme idyllique.
D’abord et surtout, la rapidité de la reprise, tant politique qu’économique, gomma très rapidement bien des espoirs de changement échafaudés sous l’Occupation. En particulier, la Résistance, qui s’était vue jouer un rôle dans la nation rénovée, fut très rapidement éliminée du paysage politique. Les communistes, perçus dans la clandestinité comme des combattants de la liberté, redevinrent aux yeux du pouvoir, des subversifs dangereux qu’il s’agissait de rendre inoffensifs et, par quelques pratiques maladroites, ils prêtèrent la main à cette élimination.
La focalisation des esprits sur la répression de la collaboration et, très vite, la Question royale, évacuèrent tout débat de société. Les plaies endurées par les prisonniers politiques, les prisonniers de guerre, les difficultés de leur réinsertion occupèrent les esprits. Tant et si bien que les grandes options se prirent l’œil rivé sur le présent, sans grand souci de dégager des voies nouvelles.
Tant les partis que les structures économiques et institutionnelles furent confirmées et les grandes échéances reportées: elles se poseraient avec force et parfois violence dans les années soixante: crise de la Wallonie, problèmes linguistiques, crise des partis. Les grandes préoccupations de la Libération s’effaceraient à leur tour totalement, elles n’avaient fait que masquer les enjeux réels.
Mais pour les contemporains, ces questions semblaient, étaient vitales: mélange d’émotions, de souffrances, de joies, d’amertume, d’espoirs... Ces jours de paix ne seraient pas des jours tranquilles.

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