L’auteur et son précieux ravitailleur en belles images m’ont demandé une courte présentation de leur album.
Voilà un honneur aussi insigne qu’amical entre gens de bonne compagnie. Déjà condisciple de prédilection lors de l’exigeante aventure scolaire d’un Séminaire de Bastogne d’avant Vatican II, Georges Pécheur me supporte aujourd’hui comme un ami pour cheminer, à l’heure des bilans et, en idéalistes lucides, des restes enthousiastes d’existences dans leurs automnes diantrement bien installés. J’ai appris à connaître Jules Bay, puis à l’apprécier, non seulement le collectionneur minutieux et passionné, mais encore l’authentique amoureux des vieilles images de son cher pays natal. Bigre ! Il serait « tombé dedans », bébé. Et pendant la Guerre, à la prime enfance, Jules joue déjà au grenier à dé-ranger des caisses bourrées de cartes postales illustrées (aujourd’hui « anciennes ») vendues depuis longtemps aux pèlerins par Élise Hotton : c’était sa grand-mère, tenancière d’un étal de marchande des fameuses « béatiles » devant la future basilique... Pourvoyeur généreux et sage ainsi que convoyeur qui sait attendre, Jules encourage, en fournisseur de qualité, un Georges hyper-curieux et comblé qui va se mettre à l’ouvrage : quelle paire irremplaçable pour mener à bien, entre Ardennais, cette véritable entreprise pionnière !
« Pfft ! Encore, comme tant d’autres, un empilage baptisé en recueil de cartes postales illustrées ! ? » Voici des réflexions acerbes qui fusent. D’un grincheux lambda irrité ? A moins que d’un fat « doctor » aussi prétentieux que présomptueux ? Ils se trompent ici. Que non pas ! Que nenni ! Foin des amertumes ! Basta aux aigreurs snobinardes...
Mais en un temps, le nôtre, où l’image prend une place croissante jusqu’à léonine, et quand se développe avec plus ou moins de bonheur un courant pour la mise en exergue — ludique ou davantage réfléchie - des lieux de mémoire, comment présenter ce livre en quelques lignes ?
Tout d’abord, ce livre on l’attendait parce qu’il manquait. Il y avait là une lacune à combler, en pionnier mais pas n’importe comment... C’était une gageure. C’était un défi à relever. Il est gagné et de belle façon.
Par ironie joyeuse et au sens propre (ou figuré, c’est selon), ce volume qui paraît peut se présenter tout seul, bien portant, comme un grand. Il s’impose car « il fait le poids » ! Mais cette « brique » n’est jamais indigeste. Certes, on la devine lourde des sommes de travail et d’un total impressionnant d’heures réquisitionnées pour son élaboration. Surtout elle se révèle par l’ampleur de ses résultats ainsi que par les innovations y engrangées comme autant de découvertes devenues révélations pour les jeunes, ou plus simplement réveillées de l’oubli pour les plus anciens.
Ce livre illustre d’abord par l’image des hauts lieux de mémoire « borquins ». Il fait le lien entre certains événements fondateurs du processus borquin (un caractère, un peuple, des acteurs) et les lieux physiques où ils se déroulèrent.
Pour assumer ses tâches rédactionnelles (légendes, textes et commentaires), l’auteur, Georges Pécheur - romaniste distingué à l’érudition disciplinée, blanchi sous le harnais d’une expérience tirée désormais de sept publications accumulées - sait qu’en plus de s’appuyer sur des archives variées, manuscrites ou imprimées, et de se reporter au meilleur des publications, il lui faudra encore puiser dans le savoir subtil et difficile à apprivoiser d’une tradition capricieuse aux questionnements et autre enquêtes. Par là, devenu serviteur de la mémoire immédiate ou presque, il agit donc ici, en dehors de certaines urgences pragmatiques, comme fait l’historien avec des sources orales : vérifications, recoupements, tout l’art de la critique historique.
Tantôt avec le parler-vrai d’un franc-tireur, tantôt avec l’érudition d’un essayiste (mais à traits d’électron libre), l’auteur-explorateur chevronné, veille à transmettre dans un style familier à la portée de tous, une saine vulgarisation d’un savoir trop docte ainsi mis à la disposition d’un public-lectorat le plus élargi.
Ecrit avec la prudence historienne - mais aussi avec le cœur -, ce livre polychrome enchante avec des images parfois poignantes. S’il rappelle du fabuleux, comme la petite épopée du premier aérodrome civil à l’ère héroïque, ce sera avec des émotions qui affleurent sans jamais forcer. Avec nostalgie parfois mais sans démagogie, il veut s’adresser, d’abord, aux gens d’en-bas ainsi qu’à leurs enfants, soit à l’authentique noyau dur du terroir. Ainsi il n’oublie pas les moyens, les humbles et les petits, et même « le reste », tels les scieurs de long évoqués dans leur si pénible travail.
A travers cette fresque, le lecteur pourra aussi, entre les lignes et les images, relever que, en un siècle, le progrès a presque doublé la durée de vie et, en même temps, diminué de moitié celle du travail.
Cette relecture de l’histoire par la photo - parfois par des flashs sur des aspects de la vie quotidienne d’antan jusque naguère -débouche, sans prétention ni jargonnante interprétation, sur une analyse parfois pointue d’un siècle d’une société borquine, entre 1850 et 1950, soit à cheval sur la prétendue Belle-Époque...
Cette vie, pas si lointaine, s’est épanouie dans un terreau et dans un environnement chrétiens : y perce tout un imaginaire catholique, comme aussi parfois un imaginaire pour l’essentiel en phase avec un discours ecclésiastique résolument et souvent triomphaliste.
Avec, l’auteur en premier, on est bien conscient qu’il faille dépasser les images en tant que telles. Celles-ci ne sont pas un simple reflet du réel mais la représentation des réalités qu’il convient d’analyser, de mettre en corrélation et d’interpréter à la guise du lecteur : chacun y voit ce qu’il veut ou peut bien voir. Ainsi l’approche de ces photos paraît d’autant plus fascinante.