Le 13 mai 1943, j'étais l'officier anglais de la VIIIe armée le plus proche de l'extrémité est des positions de l'Axe en Afrique du Nord. Mon poste d'observation d'artillerie se trouvait dans la plaine côtière qui débordait des montagnes de Tunisie où l'ennemi était retranché. Soudain, ces hauteurs hostiles s'animèrent d'une véritable danse de papillons blancs: les drapeaux de reddition de l'Afrika Korps. Ce fut un moment inoubliable. Nous avions gagné: nous étions convaincus d'avoir gagné seuls. Quelle erreur! Sans l'appui de l'infanterie, des chars, de l'artillerie et de l'aviation américaine, la VIIIe armée ne serait jamais parvenue jusqu'ici. Il s'agissait déjà d'une guerre de coalition et avec la campagne de Sicile, puis d'Italie, on eut affaire à un conflit de nations unies. Des Néo-Zélandais, des Canadiens, des Français, des Polonais, des Indiens, des Sud-Africains, des Brésiliens et même des Italiens allaient se fondre dans cette entreprise commune qui conduirait à la chute de Mussolini, avant celle d'Hitler.
Pourtant, aux États-Unis, on tient toujours la campagne d'Italie pour une affaire essentiellement américaine, de même qu'en Angleterre, on continue de penser que la campagne d'Afrique du Nord a été une opération fondamentalement britannique. Cet ouvrage paru en Amérique souligne très judicieusement l'aspect multinational des forces engagées. En réalité c'est un miracle que les Américains aient fini par se trouver là.
Churchill et ses conseillers, ne connaissaient que trop la véritable répugnance du général Marshall et des chefs d'état-major des États-Unis pour des opérations sur le théâtre méditerranéen. Mais c'est seulement avec l'ouverture des archives que l'on a pu se faire une idée de l'opposition forcenée de Washington.
Le tout puissant Joint Stratégie Survey Committee et le Service d'évaluation politique et stratégique de l'armée américaine, non seulement manifestaient une opposition complète à toute participation américaine en Méditerranée, mais commettaient encore un contresens total sur les vrais mobiles britanniques.
Les membres de ces services ainsi que la plupart des généraux de Washington estimaient que l'intérêt de Churchill pour le théâtre tenait beaucoup moins au désir de détourner les Allemands du futur débarquement en Europe du Nord-
Ouest, que de renforcer la domination britannique. Cet état d'esprit était si fortement ancré que, lors de la conférence de Casablanca, tenue au début de 1943 pour fixer la conduite des opérations après la fin de la guerre en Afrique, Eisenho-wer dut adresser une mise en garde à certains de ses collègues et leur demander de ne pas considérer «comme l'adversaire privilégié l'allié avec lequel nous devons aboutir à la défaite du véritable ennemi».
Même si le chef d'état-major de l'armée américaine, le général Marshall, ne brodait pas sur les sombres objectifs de l'impérialisme britannique, il se trouvait cependant en tête des adversaires de toute opération en Méditerranée. Pour lui, le seul moyen de vaincre l'Allemagne était de débarquer en France et de marcher sur Berlin. Il ne voyait dans la Méditerranée qu'une «pompe aspirante» qui détournerait les divisions alliées de l'effort principal.
Après une semaine d'âpres discussions, l'opinion de Roose-velt et le sens des réalités finirent par l'emporter. On pouvait être alors certain qu'il n'était pas question de créer un second front en 1943. Les Américains en avaient eux-mêmes compromis le principe en envoyant dans le Pacifique des effectifs et un matériel supérieurs à ce qui avait été convenu. Quant à Roosevelt, il tenait à maintenir en action les troupes d'Afrique du Nord, et comme c'était alors l'obsession de Churchill, un compromis fut élaboré à Casablanca. Les chefs alliés mirent sur pied un plan d'invasion de la Sicile. Mais il fallut attendre le mois d'août, pour savoir si la Sicile constituerait l'épilogue de la campagne d'Afrique ou le point de départ d'opérations en Italie.
L'offre de capitulation présentée par le nouveau gouvernement italien rendait plus pressante une décision dépourvue d'ambiguïté pour la suite des opérations. Les Anglais durent faire un sérieux effort pour décider les Américains à déclencher une opération contre la péninsule italienne.
C'est le 9 septembre 1943 qu'intervint l'annonce officielle de la reddition italienne; quelques heures plus tard les divisions de la Ve armée du général Clark débarquaient à Salerne tandis que la VIIIe armée de Montgomery remontait péniblement du sud de la botte. Mais, l'invasion de l'Italie fut à la fois trop tardive et trop réussie. Trop tardive, parce que les hésitations stratégiques des Alliés avaient empêché de tenir les Allemands en haleine depuis la Sicile. Trop réussie, parce que, contre toute attente, Hitler décida de défendre le sud de l'Italie et d'engager de précieuses réserves qui ne tarderaient pas à lui manquer pour être en mesure de repousser les offensives alliées en Russie et en Normandie.

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